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fourmis et insectes


Et si les araignées devenaient végétariennes ?

Ces araignées qui mangent du pollen et boivent du nectar...

Imaginez un instant les araignées, ces bestioles vicieuses à huit pattes et autant d’yeux, symboles mêmes de l’épouvante et de la terreur chez les insectes, en train de s’attabler autour d’une salade. Un spectacle à faire frémir de peur les autres prédateurs du jardin.

Il est de notoriété publique que les araignées apprécient peu les légumes à la vapeur. Et pourtant les scientifiques ont récemment découvert que pour de nombreuses araignées tisseuses de toiles, les végétaux pouvaient constituer une importante ressource alimentaire.

Bien sûr, vous ne verrez jamais une araignée en train de grignoter une feuille de salade dans votre potager. Cependant, dans une étude parue en 2013, les scientifiques Benjamin Eggs de l’Université de Bern (Suisse) et Dirk Sanders de l’Université d’Exeter (Royaume-Uni) ont montré que les araignées consommaient le pollen capturé par leurs toiles. Ainsi, le pollen constituerait jusqu’à 25% du régime alimentaire des jeunes araignées tisseuses de toiles. Les 75% restant étant bien sur composés d’insectes volants, principalement des moucherons et des petites guêpes solitaires capturées par les toiles collantes de nos arachnides.

Mais les scientifiques ne se sont pas arrêtés là. La consommation du pollen aurait pu être accidentelle, par exemple lorsque les araignées consomment leur fil avant de reconstruire leur toile [1]. Mais non : les deux chercheurs ont montré que les grains de pollens étaient bien trop gros pour être absorbés par erreur. Ils est d’ailleurs nécessaire à l’araignée de prédigérer ces grains de pollen en y appliquant sa salive pour pouvoir les avaler [2].

"Mouais, je trouve cet exemple un peu tiré par les cheveux" me direz-vous...

Mais ce n’est pas tout. Les araignées ne consomment pas uniquement du pollen tombé au gré du vent sur leur toile. Plusieurs chercheurs néozélandais ont montré que les araignées sauteuses de la famille des Salticidae préféraient boire du nectar plutôt que de l’eau [3] et leurs collègues de l’Université d’Hubei en Chine ont ensuite mis en évidence des traces de fructoses (un sucre présent dans le nectar des fleurs) dans le corps de 20% des araignées qu’ils ont étudiées. Et ces araignées ne sont pas uniquement des araignées sauteuses, elles appartiennent à huit grandes familles différentes : les Oxyopidae, Thomisidae, Pisauridae, Salticidae, Lycosidae, Tetragnathidae, Araneidae, Nephilidae, et les Agelenidae.
Les auteurs notent cependant que la présence de fructose dans le corps des araignées qu’ils ont étudié peut être due non pas à une consommation directe de nectar par les araignées, mais à l’ingestion du nectar présent dans les insectes capturés. Ils jugent pourtant peu probable ce cas de figure, et s’appuient sur de nombreuses observations d’araignées visitant les fleurs ou sur les nectaires extrafloraux des plantes afin étayer l’hypothèse d’une consommation directe du nectar par les araignées [4].

Photo d’illustration : Difficile de croire que les Thomisidae de l’espèce Synema globosum, qui passent la plupart de leur temps à chasser sur les fleurs, ne se laissent pas de temps en temps aller à croquer un grain de pollen et à siroter un peu de nectar :

Une araignée femelle de l’espèce Synema globosum (Thomisidae) photographiée sur une fleur de ronce, les pattes avant écartées dans l’attente d’une proie.
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Araignée Synema globosum sur une fleur

"Oui, enfin vous avez laissez entendre que les araignées pouvaient être végétarienne" m’accuserez-vous probablement à ce moment précis.

Mais soyez patients, nous arrivons bientôt au but de notre exposé. Il existe en effet un exemple unique à ce jour d’une espèce d’araignée se nourrissant exclusivement de végétaux. Il s’agit cette fois-ci encore d’une araignée sauteuse portant l’étrange nom de Bagheera kiplingi, tiré directement du "Livre de la jungle".

Notre histoire se passe aussi en Amérique du Sud, sur le célèbre Acacia cornigera. Non content de se faire dévorer par tous les herbivores et autres insectes phytophages qui passent à proximité, cet acacia a développé des défenses complexes contre les bestioles végétariennes en tous genres. Non seulement l’arbre possède d’énormes épines, mais en plus celles-ci sont creuses (on les appelle des domaties) et abritent des colonies entières de fourmis, qui sont généralement très agressives et pourvues d’aiguillons. Qu’un herbivore essaye d’attaquer l’arbre et il s’en prendre immanquablement à la maison de ces fourmis plutôt coriaces. Et pour s’assurer que les fourmis patrouillent bien partout, l’arbre a développé une stratégie assez particulière. Ses tiges possèdent des glandes à nectar appelées nectaires extrafloraux, le liquide sucré que ces nectaires sécrètent attire les fourmis sur les branche. Pour couronner le tout, les extrémités des feuilles de l’acacia sont pourvues de corps beltiens, des masses riches en graisses, sucres et protéines qui se détachent facilement et que les fourmis adorent manger.

Mais les fourmis ne sont pas les seules à aimer ces corps beltiens. Notre Bagheera kiplingi qui vit uniquement sur ce même acacia, en est elle aussi très friande. Au point de s’en nourrir presque exclusivement [5] ! Cela en fait la première araignée (presque) 100% végétarienne connue à l’heure actuelle. Plutôt bizarre pour une araignée qui porte le nom d’une panthère...


Références et définitions

[1Smith R. B., Mommsen T. P., 1984.- Pollen feeding in an orbweaving spider.- Science, 226 : 1330-1333.

[2Eggs B, Sanders D (2013) Herbivory in Spiders : The Importance of Pollen for Orb-Weavers. PLoS ONE 8(11) : e82637. doi:10.1371/journal.pone.
0082637

[3Jackson R., Pollard S. D., Nelson X. J., Edwards G. B., BARRION A. T., 2001.- Jumping spiders (Araneae : Salticidae) that feed on nectar.- Journal of Zoology, 255 : 25-29.

[4Chen, X., Chen, Y., Wu, L., Peng, Y., Chen, J., & Liu, F. (2010). A survey of nectar feeding by spiders in three different habitats. Bulletin of Insectology, 63(2), 203-208.

[5Meehan, C. J., Olson, E. J., Reudink, M. W., Kyser, T. K., & Curry, R. L. (2009). Herbivory in a spider through exploitation of an ant–plant mutualism. Current Biology, 19(19), R892-R893.

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