MyrmecoFourmis.fr fourmis et insectes


Pourquoi les apiculteurs utilisent des pesticides ?


Et sont-ils sans risques pour les abeilles ?

jeudi 9 mai 2019 à 13:39 par Théo

Les apiculteurs utilisent parfois des pesticides appelés acaricides pour contrôler un acarien parasite de l’abeille, le Varroa destructor. Sans ces traitements, la plupart des ruches ne survivraient probablement pas l’hiver. Mais des études scientifiques récentes rappellent que les produits utilisés contre le varroa peuvent aussi avoir des effets néfastes sur les abeilles.

Qu’est-ce que le Varroa destructor ?

Le varroa, de son nom scientifique Varroa destructor est un acarien invasif parasite de l’abeille sociale européenne Apis mellifera. Il est arrivé en France dans les années 1980 depuis l’Asie où il vit dans les colonies une autre abeille sociale, Apis cerana [1].

Apis cerana a co-évolué depuis des milliers d’années avec différentes espèces de varroa et est donc capable de se défendre bien mieux contre ce petit acarien que sa cousine européenne Apis mellifera [2].

Les colonies d’abeilles européennes sont probablement contaminées par le varroa lorsque des abeilles infestées et non infestées se rencontrent, soit sur les fleurs, soit lorsqu’elles rentrent pour voler le miel ou par erreur dans une colonie voisine [3].

Photo macro dans une ruche d’une abeille portant un acarien parasite, le Varroa destructor. JPEG - 355.4 ko
Une abeille avec un Varroa destructor

Le varroa se fixe sur les adultes très solidement, parfois en se cachant en partie entre les segments de l’abdomen de l’abeille. Lorsqu’une abeille portant un varroa rentre dans une cellule pour nourrir une larve d’abeille, le varroa se laisse tomber et pond plusieurs œufs [4]. Les œufs du varroa éclosent et les larves commencent alors a se nourrir des réserves de graisses de la larve [5].

Les jeunes varroas affectent sévèrement la larve d’abeille qui peut même grandir déformée. Mais surtout, en se nourrissant ainsi, les varroas affaiblissent le système immunitaire de l’abeille et la rende susceptible a une multitude de virus et de champignons [6].

Cette photo macro montre un acarien parasite de l’Abeille Apis mellifera, le Varroa destructor. On y voit les pattes de l’acarien rouge en gros plan. JPEG - 276.7 ko
Photos en gros plan de Varroa destructor, un parasite de l’abeille

Sans contrôle de la part des apiculteurs, la population de varroa peut ensuite très vite exploser, affaiblissant la colonie toute entière et souvent causant d’importantes pertes hivernales [7]. Lorsque le varroa est arrivé aux Etats-Unis, plus de 75% des colonies sauvages sont mortes à certains endroits [8].

Comment les apiculteurs contrôlent-ils le varroa ?

Suite à l’invasion rapide du varroa en Europe et aux Etats-Unis, les apiculteurs se sont vite retrouvés démunis. Chercheurs et apiculteurs ont teste toutes sortes de traitements acaricides pour tenter de contrôler les populations de varroa. Ces produits étaient souvent déjà utilisés en agriculture pour tuer d’autres acariens parasites de plantes ou du bétail.

Différents produits existent et sont pulvérises ou évaporés dans la ruche. L’amitraz (apivar®, varidol®), le coumaphos (checkmite®, perizin®), la flumethrin (bayvarol®), le tau-fluvalinate (apistan®) ont été parmi les premières solutions proposées.

Suite à l’apparition de varroa résistants a certains de ces traitements [9] [10] [11], ils ont perdu en popularité et ont souvent été remplacés par des produits comme le thymol (apiguard®, thymovar®), des mélanges de thymol, camphre, menthol et eucalyptol (apilife var®) ainsi que par l’acide formique (maqs®, varromed®), l’acide oxalique (api-bioxal®, varromed®), des acides extraits du houblon (beta-acides lupulone, colupulone et adlupulone [12] commercialisé aux Etats-Unis sous le nom de hopguard®) l’acide lactique et l’acide acétique. Parce que ces composés sont très communs dans l’environnement (dans le thym, l’eucalyptus et la menthe pour ce que certains appellent des "huiles essentielles" et dans le houblon, les fourmis et le vinaigre pour les acides) ils sont autorisés en agriculture biologique [13].

Les produits utilisés pour contrôler le varroa sont-ils sans risques pour les abeilles ?

A cause des difficultés que les apiculteurs ont rencontrées suivant l’arrivée du varroa, la recherche s’est principalement focalisée sur l’efficacité de ces produits à tuer le varroa. Chose surprenante, peu d’études ont en réalité vérifié ce que ces produits faisaient aux abeilles [14] et lorsque des études s’y sont intéressées elles ont souvent regardé l’effet de ces pesticides sur des points très précis de la santé d’abeilles qui étaient isolées en laboratoire. On sait par exemple l’amitraz (apivar®) cause une réduction des protéines dans le "sang" (hémolymphe) des abeilles, que le tau-fluvalinate (apistan®) affecte la survie des faux-bourdons (les males des abeilles), que les abeilles sortent le couvain de la ruche pendant le traitement au thymol [15], que l’acide formique change l’acidité du miel ou que l’acide oxalique affecte les intestins des abeilles.

Ces résultats sont importants car ils ont mis en avant le fait que les pesticides utilisés par les apiculteurs ne sont pas sans risques pour les abeilles. Mais il reste un problème : on ne sait toujours pas si il y a un bénéfice net à ces traitements, ni quels sont les traitements qui améliorent le plus la santé de la ruche. Par exemple, si un traitement affecte plus le varroa que les abeilles, la ruche bénéficie du traitement, mais si l’apiculteur dépense de l’argent pour un traitement qui tue les acariens mais affecte aussi la survie de la colonie, le bénéfice du traitement devient beaucoup moins évident.

Photos d’une ruche équippée d’une barquette en aluminium qui contient du thymol, un traitement contre le varroa (Apiguard). JPEG - 337.3 ko
Traitement au thymol

Mais alors, pourquoi les chercheurs et les apiculteurs ne mesurent pas le bénéfice net pour la ruche, et pourquoi ne comparent-ils pas les différents traitements ? Et bien tout simplement parce que cela coûte énormément d’argent [16] [17]. Pour comparer les traitements, les scientifiques ont besoin de beaucoup de ruches, et les ruches, ça coûte très très cher (lorsqu’une ruche est volées les apiculteurs estiment la perte entre 800 et 1200 euros).

Cela est sans compter que les effets des traitements contre le varroa dépendent souvent de beaucoup de facteurs. Par exemple, un traitement au thymol lorsque la température est inférieure à 15°C a peu d’effet sur le varroa, alors qu’au-dessus de 30°C il peut causer le départ de l’essaim [18]. Pour apporter une réponse, les scientifiques devraient donc tester d’innombrables produits, à différentes périodes de l’année, sur des dizaines de ruches réparties dans différents endroits, dans différents climats et avec différentes races d’abeilles.

Que peuvent faire les apiculteurs pour diminuer les risques des acaricides sur les abeilles ?

Une étude publiée en Mai 2019 [19] [20] apporte un début de réponse a cette question. Les auteurs de cette étude se sont focalisés sur le bénéfice du traitement au thymol pour les abeilles et l’apiculteur. Pour cela, ils ont étudié l’effet du thymol pendant près de 9 mois sur des colonies d’abeilles en Australie et en Arizona. Le varroa est absent en Australie, ce qui a permis aux auteurs de montrer l’effet du thymol tout seul sur les colonies d’abeilles. L’étude montre que le traitement au thymol réduit le couvain et le nombre d’abeilles. En Arizona, ils n’ont pas observé de bénéfice net pour la plupart des colonies suite au traitement, et plusieurs colonies traitées au thymol sont mortes pendant l’expérience.

Dans leurs ruches aux Etats-Unis, les chercheurs n’avaient que peu de varroa et ils insistent que cette étude ne devrait pas être prise pour une recommandation d’arrêter tous les traitements, ou même juste les traitements au thymol. Elle montre cependant que les acaricides, même ceux utilisables en apiculture biologique, peuvent avoir un effet négatif sur la production d’abeilles et de couvain. Cet effet peut avoir de lourdes conséquences si l’apiculteur veut diviser ses ruches ou vendre des essaims ou pour la production de miel. Ces résultats suggèrent que dans certains cas précis, les traitements acaricides n’apportent pas de bénéfices clairs aux abeilles et apiculteurs. Mais il faudra encore d’autres études pour comparer les effets des différents traitements sur les colonies d’abeilles.

Pour l’heure, il reste donc difficile d’apporter une recette magique pour maximiser l’effet des acaricides sur le varroa tout en minimisant l’impact sur les abeilles. Cependant, certains conseils peuvent être donnés : les traitements ne devraient être appliqués que lorsqu’ils sont nécessaires [21] et traiter au-delà des doses recommandées pourrait affecter les abeilles plus que le varroa. Effectuer les traitements hors des périodes les plus difficiles ou cruciales pour les ruches pourraient aussi aider les colonies puisque les ruches affaiblies risquent de souffrir plus fortement des traitements. Et les effets de certains traitements, le thymol en particulier, varient avec la température. Lire et respecter les notices pourrait aider à réduire les effets négatifs sur les abeilles.

Enfin, il est toujours possible d’essayer différents traitements et de prendre des notes sur les ruches de son propre jardin pour déterminer lesquels semblent fonctionner le mieux au cas par cas.

Cet article est agrégé au site du Café des Sciences


Références et définitions

[1Oldroyd, B.P., 1999. Coevolution while you wait : Varroa jacobsoni, a new parasite of western honeybees. Trends in Ecology & Evolution, 14(8), pp.312-315.

[2Oldroyd, B.P., 1999. Coevolution while you wait : Varroa jacobsoni, a new parasite of western honeybees. Trends in Ecology & Evolution, 14(8), pp.312-315.

[3Kevan, P.G., Laverty, T.M. and Denmark, H.A., 1990. Association of Varroa jacobsoni with organisms other than honeybees and implications for its dispersal. Bee World, 71(3), pp.119-121.

[4Ramírez B, W. and Otis, G.W., 1986. Developmental phases in the life cycle of Varroa jacobsoni, an ectoparasitic mite on honeybees. Bee world, 67(3), pp.92-97.

[5Ramsey, S.D., Ochoa, R., Bauchan, G., Gulbronson, C., Mowery, J.D., Cohen, A., Lim, D., Joklik, J., Cicero, J.M., Ellis, J.D. and Hawthorne, D., 2019. Varroa destructor feeds primarily on honey bee fat body tissue and not hemolymph. Proceedings of the National Academy of Sciences, 116(5), pp.1792-1801. PDF.

[6Le Conte, Y., Ellis, M. and Ritter, W., 2010. Varroa mites and honey bee health : can Varroa explain part of the colony losses ?. Apidologie, 41(3), pp.353-363.

[7Mondet, F., Maisonnasse, A., Kretzschmar, A., Alaux, C., Vallon, J., Basso, B., Dangleant, A. and Le Conte, Y., 2015. Varroa : son impact, les méthodes d’évaluation de l’infestation et les moyens de lutte. Innovations Agronomiques, 53, pp.63-80.

[8Kraus, B. and Page Jr, R.E., 1995. Effect of Varroa jacobsoni (Mesostigmata : Varroidae) on feral Apis mellifera (Hymenoptera : Apidae) in California. Environmental Entomology, 24(6), pp.1473-1480.

[9Pettis, J.S., 2004. A scientific note on Varroa destructor resistance to coumaphos in the United States. Apidologie, 35(1), pp.91-92.

[10Elzen, P.J., Eischen, F.A., Baxter, J.R., Elzen, G.W. and Wilson, W.T., 1999. Detection of resistance in US Varroa jacobsoni Oud.(Mesostigmata : Varroidae) to the acaricide fluvalinate. Apidologie, 30(1), pp.13-17.

[11Trouiller, J., 1998. Monitoring Varroa jacobsoni resistance to pyrethroids in western Europe. Apidologie, 29(6), pp.537-546.

[12European public MRL assessment report (EPMAR). 2017.
Purified semi-solid extract from Humulus lupulus L. containing approximately
48% of beta acids (as potassium salts) (Bees), 10p. PDF

[13Federation nationale d’agriculture biologique. 2017. Soigner les colonies et gérer Varroa en Bio. 29p. PDF

[14Tihelka, E., 2018. Effects of synthetic and organic acaricides on honey bee health : a review. Slovenian Veterinary Research, 55(3). PDF

[15Colin, T., Lim, M.Y., Quarrell, S.R., Allen, G.R. and Barron, A.B., 2019. Effects of thymol on European honey bee hygienic behaviour. Apidologie, pp.1-12. PDF.

[16Meikle, W.G., Holst, N., Colin, T., Weiss, M., Carroll, M.J., McFrederick, Q.S. and Barron, A.B., 2018. Using within-day hive weight changes to measure environmental effects on honey bee colonies. PloS one, 13(5), p.e0197589. PDF.

[17Colin, T., Bruce, J., Meikle, W.G. and Barron, A.B., 2018. The development of honey bee colonies assessed using a new semi-automated brood counting method : CombCount. PloS one, 13(10), p.e0205816. PDF.

[18Federation nationale d’agriculture biologique. 2017. Soigner les colonies et gérer Varroa en Bio. 29p. PDF

[19Colin, T., Meikle, W.G., Paten, A.M. and Barron, A.B., 2019. Long-term dynamics of honey bee colonies following exposure to chemical stress. Science of The Total Environment. PDF.

[20Un des auteurs de cette étude a contribué a la rédaction de ce billet

[21Le Conte, Y., De Vaublanc, G., Crauser, D., Jeanne, F., Rousselle, J.C. and Bécard, J.M., 2007. Honey bee colonies that have survived Varroa destructor. Apidologie, 38(6), pp.566-572.

Mots-clés

Forum

Accueil | Les rubriques | Les archives | Contacter Myrmecofourmis.fr | Visiteurs : 1837 / 5918708